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Les gens sont des boeufs, dit-il

Des boeufs, les gens ? Qui c'est ça, "les gens", les beueuhh ? Vu comme c'est dit, celui qui l'a dit ne doit pas s'inclure dans la même catégorie, les gens ce n'est donc pas lui et si ce n'est pas lui il faut bien que ce soit "les autres", les autres que lui.
vaches en cerdagne Serait-ce vrai ? Les gens sont-ils des beuârks ? Les "autres" de niais consommateurs? Cette péremptoire affirmation décrit-elle le monde tel qu'il est ou non ? A première vue, en effet, par les temps qui courent, l'humanité, une partie d'entre elle du moins, ayant fait d'une frustration millénaire, manger, un noble idéal, consommer, et mettant au service de ce but exaltant tous les moyens, toutes les techniques, toutes les ruses et tous les mensonges que depuis plus de cent mille ans nous avons su inventer pour dépouiller notre voisin de sa part de marché; la situation donc étant ce qu'elle est, les résultats en matière de moralité publique et de valeur individuelle sont ce qu'ils sont!
Tout le monde il est beau, tout le monde il est nouveau: des boeufs !

Les autres pourtant, pour les autres, c'est lui, ou elle, ou moi pourquoi pas ? Contemplant depuis l'autre versant l'alignement coloré des véhicules des piétons à roulettes, occasionnellement skieurs, je peux m'esbaudir: quelle bande de veaux ! Ils passent leur vie à se faire aligner pour tous les motifs imaginables, à devoir subir cela avec une motivation toujours renouvelée sous peine de chômage et autres contrariétés et, à chaque fin de semaine ils en redemandent. Débile. Sans mentionner la piétaille chargée d'encadrer les zombis sus-cités : vu de loin c'est vraiment dur de les distinguer.
Tandis que moi... pour moi seul resplendit le soleil; la chanson des torrents noie le brouhaha des moteurs, des poulies, des cannes et les cris des moutons des neiges et de leurs bergers; conclusion: j'ai raison. Les autres, les skieurs du dimanche, sont bêtes à manger du foin et ma neige à moi c'est pas du sainfoin. Si les autres, donc, les moutons, sont des boeufs, il adviendra forcément qu'une fois ou l'autre le boeuf ce soit lui, ou moi, logique élémentaire encore une fois et amère expérience faisant foi : si je suis un beu il est un beu, et s'il est un beu je suis un beu.
Des boeufs, beuglait-il.
vaches en cerdagne Le vent tourne et au loin j'entends les beuglements; partout la forêt expose les cicatrices des routes et des pistes et de la tumeur qui fut une clairière monte une clameur dont retentit la terre entière : interdit de penser, de vouloir imaginer que l'homme n'est pas ainsi fait, les gens, le monde aussi bornés bien qu'il le soit, assurément, pour qui, grognant, ou le nez se curant, se satisfait d'aller broutant.
Dédaignant plus longtemps considérer cette plèbe lointaine je reprends le chemin de mes propres sommets. Par ici aussi la montagne est lésée, de ruines et de sentiers, l'essouflement obscurcit ma conscience, ma poitrine résonne de battements désordonnés qui ne sont pas sans rappeler ... serais-je moi aussi contaminé?
La neige, enfin. Je chausse les crampons: madame la vallée n'en est plus à quelques égratignures prés; ma divagante trainée zigzague parmi les ombres et le scintillement; l'abrupt arrondi de la pente défie mes cuisses et mes mollets d'oser à nouveau le fouler. Je me remets à haleter sous l'azur assombri de trainées rigolotes annonçant pour demain une dépression venue de loin : en soulane, disais-je, le climat est plus sain.

 

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