|
Je sais, j'ai tort. D'abord ce n'est vraiment pas bien de ma
part de bosser au noir et gare à moi car depuis Maastricht
madame la douane s'occupe de ça. Et j'ai d'autant plus
tort de m'adonner à cette sinistre activité que la
fRance, fraternelle, m'alloue la rente modérément
infinie pour freiner mon exsertion de chômeur non
répertorié.
Oh ! Oh ! Je sens que me guette, de l'assisté, la
mentalité. Serais-je un mauvais français ?
Qu'y faire ? Il faut de tout pour faire un monde et comme je
n'empêche personne d'avoir raison • en outre, soyons
justes • si les mauvais français n'avaient pas
tort, comment les bons français pourraient-ils avoir
raison ?
Un dicton nous le rappelle fort opportunément : "A
mauvais rat, bons chats", d'où il suit sans
réplique que si un mauvais français a tort, les
bons français ont, eux, raison. Oui • et raison ils
ont d'être de bons français ! Où irions-nous
sans eux?
Que ferions-nous sans le ministre Pê, par exemple, qui
admet volontiers n'être pas "l'homme du doute" ? S'il ne
doute, c'est bien qu'il pense avoir raison, raison de dire ce
qu'il dit, de faire ce qu'il fait, raison de ne pas douter. Notre
ministre de l'intérieur est donc un bon français
que l'on pourrait définir comme quelqu'un ayant une bonne
opinion de ses propres opinions.
Descartes qui fonda, on le sait, sa philosophie sur
l'adhésion aveugle à sa propre conviction,
Descartes disait : "Le bon sens est la chose du monde la mieux
partagée". Le bon sens d'un ministre étant au moins
égal à celui d'un jardinier, le ministre Pê
aurait donc tort de ne pas se fier à ses propres conseils
qui lui susurrent à l'oreille que sa jugeote est pareille
à nulle autre; le ministre Pê est donc un bon
français, mais c'est aussi un bon ministre et nous voyons
bien que son viril credo (Je ne doute donc je suis) est
parfaitement conforme à la discipline gouvernementale : le
premier ministre Bê, ne déclarait-il pas
récemment et sans ambiguïté qu'il n'avait pas
la moindre intention de changer de politique ? Le ministre
Pê sans nul doute se le tient-il pour dit et nous
admettrons avec lui que tout va de pis en mal et non de mal en
pis.
Soyons justes à nouveau : si les bons français
comme MM. Bê et Pê n'avaient pas raison, comment les
mauvais français comme moi pourraient-ils avoir tort ? Si
le ministre Bê se mettait à douter et changeait de
politique cela prouverait simplement qu'il est un mauvais premier
ministre et peut-être même un mauvais
français. Or il est de notoriété publique
que le ministre Bê est un bon premier ministre : me
voici rassuré, je suis bien un mauvais
français.
|