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Un autre monde est possible,paraît-il; mais l'on se
garde bien de dire ce qu'il serait si, d'aventure, il
commençait de se réaliser ; légitime
prudence sans doute, mais à force de ne pas savoir
où l'on va je finis par douter que l'on puisse un jour y
arriver. Je commettrai donc ce forfait, eu égard au
passé, cette manifeste imposture, décrire l'avenir
que je désire, en rupture avec le présent que l'on
nous dispense, ce présent dont on sait que toujours il
passe et ne s'attrape jamais, à croire que c'est
inné, ce que je conteste, parfois.
Un autre monde est possible• Certes. Mais cette
possibilité est-elle compatible avec le slogan nous
enjoignant de nous réapproprier "l'avenir de notre monde",
l'avenir d'une possibilité ? Cette
ré-appropriation, d'ailleurs, est-elle le terme
approprié ? N'est-ce pas plutôt d'identification
qu'il faudrait parler, de sa possibilité pratique
immédiate? D'un point de vue pratique encore, sauf moult
entraînement, et bien que la formule en question soit plus
signifiante que "les chaussettes de l'archiduchesse" je n'entends
pas qu'elle soit plus prononçable.
Au demeurant, au diable les slogans ! Mais il faut que je
confesse que l'intérêt que je porte à
l'avenir décroît sans cesse avec les années
et je ne vois pas cette situation de sitôt s'arranger.
C'est qu'avec le temps je me suis persuadé que la
réalité brille surtout par son évanescence
ce qui peut me la faire maudire mais n'a pas suffi à m'en
dégoûter, ni à me convaincre de transporter
cette absence, essentielle et historique, dans un avenir
indéterminé qui, expérience à l'appui
(la mienne), me semble surtout servir d'alibi à la
frustration de nos désirs et à l'impuissance
d'imaginer ce que cet avenir pourrait être qui ne soit pas
ce qui a toujours été.
Imaginer, c'est à dire avant tout vouloir et donc se
demander ce que l'on veut, pourquoi et comment on a bien pu en
venir à vouloir ceci plutôt qu'autre chose : se
remettre en question et, une fois de plus se demander comment le
faire. Imaginer, c'est à dire chercher. Et apprendre ; se
convaincre que si la vérité est une elle n'est
certes pas unique et que quiconque pense en détenir plus
que sa part a de fortes chances d'être soit un aveugle,
soit un escroc. Chercher et apprendre, apprendre à
chercher. Remuer le vent demande de la méthode, un effort
de cohérence, de la suite dans les idées et, le
plus possible, de la gaieté.
Ayant ainsi autour du pot maintes fois tourné, ayant
également à ma convenance établi que tout
avenir à venir était d'avance sujet à
caution, fût-il le fruit de quelque révolution -et
pourquoi pas après tout mais de quoi parle-t-on ?- cet
avenir qui ne sera pas, pour qu'il réponde à mes
desiderata, voici comment il faudrait qu'il soit :
Il faudra qu'il soit nomade car malgré les carcans il
reste bien des espaces pour accueillir les vagabondages
déterminés, des espaces à créer qui
ne sont pas toujours des promenades de santé. Des
espaces• au premier rang desquels je mets la
poésie, à chacun ses manies.
Il faudra qu'il soit aéré, de toutes les
manières qui soient. Il y a de quoi gloser mais il me
semble que cela va de soi, ou devrait aller. Il faudra bien qu'un
jour le développement des villes appartienne au
passé, comme bien d'autres traits de notre civilisation,
combien plus irrespirables.
Enfin, ce qui découle de ce qui précède
agrémenté d'une étincelle de liberté,
il devra être extravagant, ce qui a peu à voir avec
un quelconque souci d'originalité. Il s'agit avant tout de
s'extraire des ornières où nous ne nous sommes que
trop embourbés, il s'agit d'exister. Quand pourrons-nous
inviter nos enfants à nos assemblées? |